Byun Shi-ji était à la fois peintre et théoricien. Avant de prendre le pinceau, il agonisait avec l'intellect ; avant d'appliquer la couleur, il examinait les histoires. Le livre Art et Climat (예술과 풍토) qu'il a publié en 1988 est la preuve de cette double vie — c'est simultanément une théorie de l'art, une philosophie du lieu et une déclaration personnelle.
Dans ce livre, Byun Shi-ji propose une thèse audacieuse : l'art pousse du climat, mais n'est pas emprisonné par lui. Le climat est la condition, non la contrainte. Un artiste qui reste dans son propre climat et y plonge profondément arrive finalement à quelque chose d'universel — c'est le paradoxe central du livre.
Dans ses notes manuscrites, Byun Shi-ji laissait ce mémo : 'Ma ligne n'a pas simplement surgi. Elle est née de la convergence de trois moments : voir Jeju, apprendre la technique en Occident, et revenir à soi-même.' Cette brève note révèle la structure de sa vie artistique — non pas un processus linéaire mais une rencontre de trois vecteurs.
Pour comprendre en profondeur la théorie du climat de Byun Shi-ji, il faut saisir le paysage intellectuel de Watsuji Tetsurō. Fūdo : Étude philosophique sur l'être dans le monde (風土—人間學的考察), publié en 1935, est une réponse créative aux analyses de l'Être-dans-le-monde de Heidegger. Watsuji empruntait le cadre de Heidegger mais y introduisait une dimension que Heidegger avait négligée : le lieu, le climat, le corps.
L'intuition centrale de Watsuji est celle-ci : avant de reconnaître l'environnement comme un objet objectif, l'être humain se découvre déjà à l'intérieur du climat — comme un être qui ressent le froid, comme un être mouillé par la pluie. L'être humain et le climat ne sont pas dans une relation sujet-objet — ils constituent ensemble un champ.
Watsuji étendait cette intuition à trois types de climat : le type mousson — dans la chaleur humide de l'Asie du Sud-Est, des personnalités résignées mais tenaces se forment ; le type désert — dans l'aridité dure du Moyen-Orient, des personnalités combatives et prophétiques se développent ; le type prairie — dans les prairies tempérées de l'Europe, des personnalités rationnelles et autonomes s'épanouissent.
Par la classification de Watsuji, Jeju appartient au type mousson. Et pourtant ce n'est pas simplement de la mousson. Jeju est l'extrémité septentrionale de la zone subtropicale — une zone de transition où le froid sibérien et la chaleur subtropicale se rencontrent. Cette zone de transition a un caractère particulier : la tension entre des contraires qui coexistent.
Si Watsuji parlait de la compréhension climatique de soi-même, Heidegger parlait de 'l'habitation' (Wohnen). Dans son essai 'Bâtir Habiter Penser', Heidegger définissait l'habitation non pas comme simplement résider dans un endroit mais comme la façon fondamentale dont l'être humain existe dans le monde. Habiter, c'est être en relation de soin et de protection avec un lieu.
Le retour de Byun Shi-ji à Jeju et sa vie qui a suivi est la réalisation la plus concrète de l'habitation heideggerienne. Il n'est pas simplement retourné à Jeju — il a laissé Jeju devenir son monde. Le vent de Jeju, la lumière de Jeju, le basalte de Jeju — tout cela s'est inscrit dans son corps et dans sa peinture pendant quarante ans.
Si les théories climatiques de Watsuji et Heidegger explorent la signification de l'enracinement dans le lieu, la théorie de Deleuze et Guattari explore le mouvement opposé. Dans Mille Plateaux, ils distinguaient la déterritorialisation — quitter son territoire — et la reterritorialisation — trouver un nouveau territoire. Ces deux mouvements ne sont pas opposés — ils sont les deux faces d'un même processus.
La vie de Byun Shi-ji est une répétition parfaite de cette déterritorialisation et reterritorialisation. Né à Jeju (territoire), il a émigré à Osaka (déterritorialisation), s'est territorialisé à Tokyo dans le monde pictural japonais, a subi une déterritorialisation à Séoul, et finalement s'est reterritorialisé à Jeju. Chaque déterritorialisation a été une souffrance ; chaque reterritorialisation a été une découverte.
Byun Shi-ji abordait cette question directement dans ses livres et ses notes de cours. Son argument central est clair : 'On ne peut jamais atteindre l'universel en imitant une mode étrangère. En s'enracinant dans son propre terroir, on approche le plus profond du soi — et c'est là que l'universel se trouve.' Cette déclaration est à la fois une philosophie de l'art et une philosophie de la vie.
Ce troisième chemin que Byun Shi-ji a effectivement parcouru. Son ocre est la terre de Jeju, et pourtant la façon dont il opère sur la toile utilise la technique de la peinture à l'huile occidentale. Sa ligne est la calligraphie orientale, et pourtant elle est tracée à l'huile sur toile. Ce n'est ni l'Orient ni l'Occident — c'est une troisième chose née de leur tension.
Le déterminisme climatique est partiellement juste. Mais il a une limite fatale : il ne peut pas expliquer comment des arts entièrement différents peuvent émerger dans le même climat. Kiefer et Byun Shi-ji tous deux ont souffert sous la dictature. Gauguin et Byun Shi-ji tous deux ont choisi des îles comme ateliers. Et pourtant leurs arts sont fondamentalement différents. Le climat crée les conditions — mais l'art est le choix fait dans ces conditions.
Les questions que Byun Shi-ji soulevait dans Art et Climat deviennent plus urgentes aujourd'hui en 2026, le centenaire de sa naissance. Dans un monde de mondialisation sans précédent, l'art local peut-il encore trouver sa place ? La réponse de Byun Shi-ji — qu'en s'enfonçant plus profondément dans le local on atteint l'universel — est à la fois une théorie de l'art et une leçon pour notre époque.
Le climat ne détermine pas l'art. Et pourtant sans climat, l'art n'existe pas. Dans le même vent, certains fuient et se cachent, d'autres restent et endurent. Certains peintres 'peignent' le paysage depuis l'extérieur ; d'autres 'vivent' le paysage depuis l'intérieur. Byun Shi-ji n'a pas accepté le climat de Jeju comme un destin — il l'a embrassé comme un choix. Il aurait pu rester à Séoul. Il a choisi Jeju.
Le climat n'est pas un destin. Le climat est une invitation. Seuls ceux qui répondent à cette invitation peuvent transformer le vent en ligne de pinceau. C'est la conclusion à laquelle Byun Shi-ji est parvenu — et c'est la conclusion à laquelle il nous invite à arriver.
From Deleuze's perspective, Byun Shi-ji's 'climate' is not a fixed entity but the product of movement. Ochre is not a colour that Jeju's soil originally possessed — it emerged when the specific quality of Jeju's soil encountered Byun Shi-ji's body, which had passed through Japan and Seoul. The climate is not given but created through movement.
Byun Shi-ji addressed this question directly in his books and lecture notes. His core argument is clear: 'One must absorb the trends of the world while standing on one's own feet. Only when one stands with both feet on one's own climate can one make art that is both local and universal.' This is the third path between climatic determinism and rootl
In his lecture notes on the history of painting, Byun Shi-ji wrote: 'One must not blindly imitate the fashions of Western art. We must find the way of expressing our climate in the language of the present. This is not provincialism — it is the only path to genuine universality.' What is locally rooted most deeply is what most broadly resonates.
This third path Byun Shi-ji actually walked. His ochre is Jeju's earth, yet the way it operates on the canvas is universal. The silent figure against the stormy background — this is a Jeju scene, yet the emotion it evokes is not specific to any culture. The local and the universal are not opposed — for an artist who has genuinely dwelt, they are th
To see the relationship between climate and art more clearly, let us place three painters side by side.
Anselm Kiefer's (1945–) climate is the historical ruins of post-war Germany. The thick layers of earth, straw, lead, and ash on his canvases are the material weight of Germany's traumatic history. Kiefer literally carries the climate into the canvas — earth from the German soil, materials from historical ruins. His climate is accusation.
Le fūdo d'Andy Goldsworthy (1956-) est la forêt et la rivière d'Écosse. Il fabrique des œuvres éphémères avec les feuilles, les pierres, la glace ramassées dans la nature, et les laisse disparaître sous la pluie et le vent. Pour Goldsworthy, le fūdo est matériau et collaborateur. L'artiste devient partie du fūdo et l'œuvre retourne au fūdo.
Le fūdo de Byun Shi-Ji est le vent et le soleil de Jeju. Mais Byun Shi-Ji n'a pas, comme Kiefer, directement apporté le fūdo comme matière, et n'a pas non plus, comme Goldsworthy, travaillé sur site à l'intérieur du fūdo. Dans son atelier, avec la peinture à l'huile — matériau occidental —, sur la toile — surface occidentale —, il a inscrit le fūdo de Jeju comme langage.
Cette différence est importante. Le fūdo de Kiefer est accusation, le fūdo de Goldsworthy est union, le fūdo de Byun Shi-Ji est traduction. L'accusation révèle la tragédie du fūdo, l'union fait un avec le fūdo, la traduction transporte le fūdo dans une autre langue. L'originalité de Byun Shi-Ji est dans cet acte de traduction. La terre de Jeju est devenue ocre sur la toile, le vent de Jeju est devenu ligne noire, la maison de chaume de Jeju est devenue forme.
La question que Byun Shi-Ji a soulevée dans « L'Art et le fūdo » devient plus urgente aujourd'hui en 2026, à l'occasion du centenaire de la naissance. Dans la vague de la mondialisation, l'art perd de plus en plus son lieu. Mêmes images partout, même style partout, mêmes biennales partout. Le fūdo où l'art peut prendre racine disparaît, et l'homogénéité globale remplace la diversité locale.
Byun Shi-Ji n'a pas consommé le fūdo. Il a vécu dans le fūdo. Cette différence est décisive. Celui qui voit le fūdo de l'extérieur l'objective et le consomme. Celui qui vit dans le fūdo en est transformé et vieillit avec lui. La différence entre les tableaux de Byun Shi-Ji et les cartes postales touristiques réside là.
Dans les notes de cours sur la peinture contemporaine de Byun Shi-Ji se trouve une autre phrase décisive. Il a défini l'essence de l'art moderne comme « le retour à la sauvagerie (野性) ». Picasso et Braque sont grands parce qu'ils ont abandonné l'esthétique raffinée de l'Occident pour accueillir la beauté brute et audacieuse de la sculpture africaine noire. L'ocre de Byun Shi-Ji naît dans le même mouvement — retour à la force primitive.
Le climat détermine-t-il l'art ? La réponse que suggère l'œuvre de Byun Shi-Ji est la suivante.
Le climat ne contraint pas l'art. Mais sans le vent et la terre de Jeju, il n'y aurait pas l'ocre de Byun Shi-Ji. Le climat ne détermine pas, mais s'implique profondément.
Le vent de Jeju n'a pas fait la ligne de Byun Shi-Ji. Mais sans le vent de Jeju, cette ligne ne serait pas née. Le soleil de Jeju n'a pas imposé l'ocre. Mais sans le soleil de Jeju, l'ocre n'aurait pas été révélé. Le fūdo n'est pas déterminant mais condition de possibilité — ce qui limite et en même temps ouvre.
Même quand souffle le même vent, certains courent pour l'éviter, d'autres tiennent bon en y faisant face. Certains peintres « peignent » le paysage que crée le vent ; Byun Shi-Ji « écrit » le vent lui-même. Le fūdo est donné à tous, mais ceux qui convertissent le fūdo en art sont rares. La condition de cette minorité n'est pas le fūdo lui-même, mais l'attitude envers lui.
Byun Shi-Ji n'a pas reçu le fūdo de Jeju comme destin, il l'a embrassé comme choix. Il aurait pu rester à Tokyo, il aurait pu demeurer à Séoul. Son retour à Jeju n'a pas été appelé par le fūdo ; c'est lui qui a appelé le fūdo. Le retour volontaire est l'inverse du déterminisme climatique.
Byun Shi-Ji a laissé une parole mémorable. « Les ombres qui poursuivent les modes d'un autre pays n'ont pas de vie. Seul ce qui fleurit sur cette terre que foule mon pied, dans le vent rude et la terre de Jeju, devient enfin une « peinture de nous » dont nous n'avons pas honte partout dans le monde. »
Dans ces mots est contenu tout ce qui concerne la relation entre fūdo et style pictural. Le fūdo n'est pas contrainte mais libération. Ce n'est qu'enraciné dans le fūdo que le peintre devient libre. Comme l'arbre sans racine tombe au vent, l'art sans fūdo est emporté par la mode. La raison pour laquelle Byun Shi-Ji est resté près de quarante ans à Jeju n'est pas parce que Jeju était beau, mais parce qu'il savait qu'il ne pouvait devenir libre qu'en prenant racine dans ce fūdo.
Le climat détermine-t-il l'art ? La réponse de Byun Shi-Ji à cette question est sa vie même. Le climat ne détermine pas l'art. Quand l'artiste choisit le climat, habite dans le climat, et qu'au cours de cet habiter il permet au climat de devenir style à travers son corps — alors seulement le fūdo devient style pictural.
Le fūdo ne commande pas au peintre. Il envoie seulement le vent et la lumière, et attend silencieusement. Le peintre qui a répondu de tout son corps à cette attente, c'était Byun Shi-Ji.
Références (參考).
Développement de la discussion centrale de la théorie du fūdo dans « L'Art et le fūdo » (1988) de Byun Shi-Ji. En particulier, dans « Notes de l'artiste sur la ligne, la couleur et la forme », il a directement décrit la relation entre sa propre théorie formelle et la théorie du fūdo.
Watsuji Tetsurō (和辻哲郎). « Fūdo — étude anthropologique (風土—人間學的考察) », 1935. Trois types climatiques — mousson, désert, pâturage — et concept de « compréhension climatique de soi ».
Heidegger, Martin. « Bâtir, habiter, penser (Bauen Wohnen Denken) », 1951. Ontologie de l'habiter et concept de « quadriparti (Geviert) ».
Deleuze, Gilles & Guattari, Félix. « Mille Plateaux », 1980. Concepts de déterritorialisation et de reterritorialisation.
Voir la conclusion des notes de cours « Histoire du développement pictural » de Byun Shi-Ji : « il ne faut pas imiter aveuglément les modes de l'art occidental ».
Voir la discussion sur « le retour à la sauvagerie (野性) » et la vitalité primitive dans les notes de cours « La direction de la peinture contemporaine » de Byun Shi-Ji.
Voir dans les notes manuscrites de Byun Shi-Ji les mémos sur les contraintes et l'environnement climatiques — passage « Ma ligne (線) ne sort pas sans raison ».
Pour l'exposition permanente (dix ans) au Musée Smithsonian et l'évaluation du conservateur, voir « Étude approfondie des œuvres de la période de Jeju », section 6.1.
Sur le fūdo et l'histoire d'Anselm Kiefer, lire ensemble avec le chapitre 13 « Mémoire de l'île volcanique ».
À lire en lien avec le thème 15 « Nostalgie du primitif », le n° 84 « Le Tahiti de Gauguin, le Jeju de Byun Shi-Ji », et le n° 67 « Le peintre qui ne voyage pas ».
Chapitre suivant : chapitre 15 Nostalgie du primitif — le Jeju d'avant la civilisation.